" J'aime les soirs d'été (je les ai toujours aimés.) "
L'après-midi touche à sa fin ; la terre est chaude et la brise qui se lève, douce, annonce la nuit étoilée à venir. Le soleil, comme fatigué, lance dans un dernier élan sa plus belle lumière à la Terre, et recouvre le monde d'un voile doré. C'est le moment où tout est calme, où tout repose dans un bien-être velouté, où chacun s'apprête à entrer dans cette délicieuse fin de journée - tous l'attendent. Les grenouilles chantent dans la rivière et les cigales décuplent le son de leur musique pour mieux célébrer le jour passé. Les petites mères courent après leurs rejetons pour les jeter dans l'eau fraîche du bain, et les gamins fuient, qui grignotent les dernières minutes de jeux entre cousins. Fragment de bonheur.

" J'aime ces moments " répète-t-elle à mi-voix, allongée dans l'herbe tendre d'un coin de jardin où personne ne va jamais. En été, elle passe la plupart ses après-midis ici, entre deux figuiers et un vieil amandier, au milieu des pâquerettes, boutons d'or, pissenlits et autres fleurs des champs dont elle ne soupçonne pas même le nom. Elle lit - des romans, des imagiers, des contes, des histoires improbables et qui font rêver. Elle dessine parfois, elle aime tant noircir les pages de ses carnets. Souvent elle s'allonge sur le dos et regarde passer les nuages crémeux sur le ciel azuré, souvent elle reste muette devant le jeu subtil de la lumière à travers le feuillage diaphane des arbres. Alors elle ferme les yeux, bascule dans un monde ouaté et laiteux, s'échappe pour de bon.

Alors elle rêve.



Elle s'enfonce dans des univers qu'elle est la seule à connaître et qu'elle fait naître à sa guise. Forêt amazonienne, paysage lunaire, landes enchantées, bois ensorcelé, bras d'une rivière : elle décide selon l'humeur. Elle fait surgir du néant les images qui la traversent, et les matérialise sur l'écran noir de ses yeux clos. Elle marche des heures durant sur le sol cotonneux d'un monde qui n'appartient qu'à elle.
Elle est enfin seule.



" Le songe est une autre manière de vie "
Elle a lu cette phrase quelque part, récemment. Elle a été frappée en lisant ces quelques mots : Le songe est une autre manière de vie. Comme si soudain on avait plaqué sous ses yeux ce qu'elle sentait sourdre en elle depuis des mois.
Elle est de ceux qu'on appelle rêveurs : ceux qui préfèrent vivre à l'intérieur des paupières. Elle aime tant redessiner les traits de sa vie dans sa tête ; et puis c'est si doux d'inventer. Le quotidien triste et gris s'envole, elle raye les jours de pluie, écrase les cafards, passe sous ellipse les chagrins de la vie. Elle se met en scène et devient enfin l'interprète d'une existence qu'elle s'est choisie. Par le rêve, elle saute sans remords au-dessus des contraintes et des obstacles qu'on lui impose. Elle aime qui elle veut et elle est aimée de celui sur qui elle a jeté son dévolu ; elle recrée des liens qui ont fané avec les années ; elle fait revivre ceux qui ont disparu.

Et on voudrait l'en empêcher ?

Qui a décidé que fuir était lâche ? Qui a dit que se jeter les yeux fermés sur un mur de pierres acérées était plus sain que de se lover dans un univers douillet ? Vivre ou rêver, on lui demande de trancher. Question absurde.

 

 

Elle choisira toujours le rêve.